Ce qui distille

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Ce qui distille

Ce qui distille est esprit, ou essence, ou eau simple, ou phlegme.

Ces quatres définitions feront ce chapitre, & nous ne l'étendrons pas plus loin. Ces définitions seront des principes qui viendront à chaque page de ce traité ; & nous les mettrons ici dans toute la netteté & l'étendue qu'il sera possible de leur donner, afin d'éviter à nos lecteurs de les trouver par-tout, & pour ne pas nous répéter nous-mêmes à chaque instant.

Définition de l'esprit

Je ne suis pas moins embarrassé à la définition de l'esprit, que les chimistes ; mais je tâcherai de ne point embarrasser mes lecteurs de notions obscures : je conçois les esprits comme le les parties les plus déliées, les plus légeres d'un corps, quel qu'il soit.

Tous les corps, sans en excepter aucun, ont des esprits en plus ou moins grande quantité.

Ces parties sont une substance ignée, & par sa nature disposée à un grand mouvement.

Cette portion subtile est plus ou moins disposée à s'échappter à proportion que les corps sont plus ou moins poreux ou ont plus ou moins d'huile.

Définition des essences

On entend par essences dans la distillation & comme je crois dans la chimie, les parties huileuses d'un corps, & est un des principes de leur compositions ; au moins dans toutes mes opérations, j'ai toujours remarqué qu'on en pouvoit tirer de toute ce qu'on distilloit.

J'ai vu effectivement dans toutes mes distillations, à l'esprit de vin près où j'aurois peut-être pu trouver quelque chose, ainsi que dans toutes sortes de matieres, fruits, fleurs, sur-tout des aromates, & les épices mis en digestion, surnager sur le phlegme une substance douce & onctueuse, & cette substance est de l'huile ; & c'est cette huile que nous appellons essence, quand c'est elle que nous voulons extraire spécialement.

Définition des eaux simples

On entend par eaux simples, ce qu'on distille des fleurs & autres, sans eau, eau-de-vie ou esprit de vin, ces eaux font ordinairement une distillation phlegmatique, & cependant odorante, toujours chargée de l'odeur du corps dont elle est extraite, & même d'une odeur plus parfaite que celle du corps même.

Définition des phlegmes

J'appelle phlegme les parties aqueuses qui font partie de la composition des corps. Que ce principe soit actif ou passif, je laisse aux chimistes ce point de doctrine. Je ne suis que distillateur.

Il est essentiel pour tous les artistes de cette profession, de bien connoître sa nature : beaucoup s'y trompent ; quelques-uns d'entr'eux prennent pour les phlegmes quelques gouttes blanches & nébuleuses, qui tombent les premieres lorsque les recette contenues dans l'alambic commencent à distiller : cependant c'est souvent le plus spririteux des matieres qui distille, dont ils se privent gratuitement, & cela ne vient que de quelque humidité qui restoit dans le réservoir ; au lieu que, s'ils avoient observé de bien essuyer leur alambic, ils auroient vu que la premiere goutte qui distille, auroit eu autant de brillant & de netteté que les dernieres, & c'est à leur perte qu'ils ôtent ces premieres gouttes, qui font le plus spiritueux & le plus volatil de leurs recettes.

Voici une remarque qui mérite toute leur attention ; c'est que dans les matieres qui sont mises en digestion, les esprits s'envolent les premiers au sommet du chapiteau, & que dans les recettes qui n'y ont point été mises, les phlegmes précedent les esprits. La raison en est très-physique & très-simple, & se conçoit très-facilement ; la voici :

Dans les matières mises en digestion, les esprits, aussi-tôt que l'alambic est échauffé, & que les recettes commencent à bouillir ; les esprits, dis-je comme la portion la plus légere des matieres qu'on distille, s'échappent & s'élevent au somment du chapiteau.

Dans les recettes qui n'ont point été mises en digestion, ces mêmes esprits étant retenus é impliqués dans les phlegmes, sont moins disposés à s'échapper, ils ne peuvent pénétrer les phlegmes qui les enveloppent ; il faut donc que ces phlegmes eux-memes; e, se dégageant, leur fassent une route. Ces phlegmes étant une partie aqueuse, & conséquemment fluide, se débarrassent & s'enlevent des premiers ; c'est sur-tout dans les épcices que vous l'observerez mieux que dans toutes les autres recettes, comme dans la cannelle & autres ; je crois cependant que, si la distillation se faisoit dans un alambic dont le soupirail fût long, ou dans un alambic au serpentin, les phlegmes seroient contraints de s'abbatre à cause de leur pesanteur, & laisseroient le passage aux esprits ; mais cela arrive toujours dans la distillation à l'alambic au réfrigérant.

Si quelqu'un me fait chicane sur cette observation, je ne lui répondrai que par l'expérience ; c'est où je l'appelle. Je n'ai rien de mieux pour parer à toutes les querelles qu'on pourroit me faire ; & dans tout ce traité j'appelerai toujours, de tout ce qu'on me contestera, à l'expérience, & à l'expérience réitérée.

Une autre observation qui m'a prouvé cent fois ce que je dis sur cet article, c'est que quelquefois, pressé extraordinairement d'ouvrage, & n'ayant pas le temps de mettre les matieres que je travaillois en digestion, je les pilois : c'est où j'ai reconnu ce que je viens d'exposer. Malgré cette préparation, & la trituration exacte des épices, la premiere division étoit des phlegmes, & la seconde des esprits. Notez cependant que je parle ici que des eaux simples d'épices, & non des esprits aux épices, ou d'esprits d'épices tirés à l'esprit de vin.

J'ajoute encore une remarque qui plaira sans doute aux curieux, & même à tous ce qui connoissent un peu la distillation, & sur laquelle personne n'a encore rien dit, quoique je ne me flatte pas de l'avoir faite le premier : c'est que dans les recette mêlangées, telles que seroient celles où l'on feroit distiller des fleurs, des fruits & des épices ensemble, mises à l'alambic sans avoir été préparées par la digestion, l'action du feu enleve rapidement l'esprit des fleurs, ensorte que, malgré le mêlange, ces esprits n'ont rien contracté du goût des fruits & des épices. Cette discrétion faite, les esprits des fruits distillent, sans odeur des fleurs ni goût des épices : tout y est distinct ; & j'invite ceux qui pourroient en douter, à en faire l'expérience.

Une autre remarque que j'ai faite sur les épices, c'est que, soit qu'elles aient été mises en digestion, ou qu'elles n'y aient point été mises, soit que les phlegmes aient été enelvés avant les esprits, ou les esprits avant les phlegmes, j'ai remarqué que les esprits avoient à pein le goût & l'odeurs des épices dont il étoient extraits, & j'ai toujours été obligé de mettre avec ces esprits des phlegmes en plus ou moins grande quantité, pour donner aux esprits que j'avois tirés le goût & le parfum des épices sur lesquelles j'opérois, parce que ce sont les phlegmes qui en ont le plus. cette observation est absolument nécessaire, au moins je la juge telle ; elle sera toujours satisfaisante pour les lecteurs curieux.

Comme le mot de digestion est venu souvent dans cet essai, je ne l'acheverai pas sans en dire un mot, & sans expliquer son utilité, & même la nécessité où l'on est de s'en servit dans plusieurs circonstances.

On dit que des matieres sont en digestion quand on les fait tremper dans un dissolvant propre, à une très-lente chaleur, pour les amollir : cette préparation est nécessaire à plusieurs choses dans la distillation ; elle procure aux esprits une issue plus facile des matieres qui les renferment.

Les digestions qui se font à frois sont les plus en usage, & du meilleur usage, parce que celles qui se font sur le feu ou dans des matieres chaudes, ôtent toiujours quelque chose de la qualité & du mérite des marchandises, en ce qu'elles enlevent des esprits ; & on conçoit facilement que c'est une perte pour la qualité.

Quand on tire des essences, il faut préparer les matieres pour la digestion ; pour bien extraire les esprits & les essences des épices, la digestion est encore de nécessité absolue : elle entre enfin nécessairement dans nos principes, & en est un elle-même.

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